Eloge de ce qui est ouvert

Eloge de ce qui est ouvert

Promenade dans les délaissés de la Philharmonie, ces coursives noires qui ne mènent nulle part, qui ne servent à rien. Au début il y avait juste l'espace ouvert, puis est apparu un timide vigile qui "déconseillait d'aller par là". Depuis quelques mois, sous prétexte des travaux à finir, il y a des clôtures de chantier qu'on peut encore enjamber, déplacer. On passe, donc. J'imagine que la prochaine étape ce sera des grilles avec des serrures. La ville n'a jamais aimé l'espace ouvert des modernes, en l'occurrence ici ce serait plutôt la "fonction oblique" de Claude Parent dont Nouvel fait l'hommage. On passe, donc. Il n'y a personne, si ce n'est l'œil noir de la caméra de surveillance. On glisse à l'oblique dans le noir, le verre noir, l'aluminium noir. On voit des lierres morts, des machines qui attendent au bout de leur fil électrique: on ne sait si elles sont là pour réparer, pour finir les travaux ou pour tout détruire, elles font partie de l'architecture. Là un puits de lumière avec des écailles d'acier brillantes. Là des vitres sales devant des bureaux morts. Là des diodes qui clignotent, des fils qui pendent, des organes bioniques arrachés à des organismes de super-héros. Ne cherchez pas, cela ne sert à rien et ne mène nulle part. Et alors? Les noces de l'architecture et de l'ordre, de l'imagination et de la raison ne sont pas éternelles, elles peuvent toujours être remises en question. Sinon où serait l'aventure? Où serait le plaisir de sautiller partout comme un gamin, avec un rare parfum d'interdit? N'est-ce pas ça que nous demandons en secret à l'architecture, de nous surprendre, de nous choquer, de nous émouvoir? La rationalité de notre société est notre plus grande névrose, notre plus grande folie. Nous n'en voulons même pas vraiment même si nous l'invoquons comme les autres. En réalité nous rêvons du bug, du dysfonctionnement, de la panne. L'architecture de Nouvel évoque tout cela comme si elle endossait bravement le rôle de catharsis d'une société maussade et agressive, qui a peur de son ombre. Voilà ce qu'on peut éprouver dans ces couloirs étranges battus par les vents. Par les trouées dans la carapace d'aluminium on aperçoit les cohortes compactes qui patientent devant le « salon du tatouage ».


Pasolini, dans son journal en Inde, en 1961: "Ce n'est que seul, égaré, muet, à pied, que je parviens à reconnaître les choses." Publié le 16 mai 2016 12:00:00 par Jean-Philippe Doré

Série:

Critique

Tags:

Chronique