Le provisoire qu'on ignore, l'éphémère qu'on désire

Le provisoire qu'on ignore, l'éphémère qu'on désire
A Paris Plages, début juillet sur les quais du canal de l'Ourcq, on voit une étrange palissade de planches de bois brut, de longueurs inégales avec les extrémités taillées en pointe. Ce que cela veut être, c'est une palissade de chantier, une palissade de terrain vague, mais on est clairement dans le domaine du fantasme. Les chantiers, lieux désormais hautement réglementés et "supports de communication", ne ressemblent plus du tout à cela. Et à Paris, il n'y a plus guère de terrains vagues. Ce qui est assemblé ici, c'est un objet plus subtil. Pour partie, des réminiscences culturelles de ses auteurs (politiques de la ville, services culturels, agence de communication, voire designers ou architectes): un peu des photos héroïques des années cinquante comme celles de Doisneau ou de Willy Ronis, un peu de post-modernisme avec un genre vaguement balnéaire qui pourrait faire penser au Aldo Rossi des années quatre vingt, et, viatique ultime, l'usage du bois brut qui ne saurait être que vertueux, de nos jours.

 

Cet objet subtil, cette esthétique de chantier fantasmée a avant tout une fonction, celle de donner forme à un usage relativement nouveau - Paris Plage a maintenant treize ans -, celui d'une manifestation culturelle périodique et éphémère, qui se signale autant dans le temps (tous les ans du 15 juillet au 15 août) que dans l'espace (sur les quais de la Seine et du canal de l'Ourcq). Une forme, et aussi ce que Cornélius Castoriadis appelait une "signification imaginaire": pour que cette manifestation soit réellement perceptible, il faut l'ancrer dans un imaginaire, il faut construire son propre mythe. D'où l'usage exhaustif de la palissade dont j'ai parlé, mais aussi des cabines de plage, du sable, des parties de boules, des enregistrements de cigales, des transats, etc. C'est finalement l'accumulation de poncifs, d'images d'Epinal, de caricatures qui peu à peu, par addition et par reconnaissance croisée, même au second ou au troisième degré, fabriquent réellement la plage et son mythe, et donc ancrent son existence dans la société.

 

Depuis dix ans j'accompagne Thierry Munier et son entreprise, Altempo, dans la conception et la fabrication d'ouvrage provisoires de diverses natures, et nous sommes bien confrontés au problème: il faut "sortir" tout un bouquet d'usages nouveaux du domaine du provisoire pour les "emmener" dans l'éphémère. Littéralement il faut sortir du chantier réel, avec ses palissades prosaïques et tristes, pour aller vers le chantier mythique de la palissade fantasmée mais signifiante. Et davantage, il nous faut nous-mêmes fabriquer les mythes, les significations imaginaires sociales qui donneront sens et existence à ces usages nouveaux. Ce qui marche à Paris Plage, c'est que son temps et aussi, voire davantage chargé de signification que son espace: c'est un moment, mais aussi un style de vie, une attitude, une mode qui s'exporte dans de nombreux pays. En travaillant sur le mythe et la signification imaginaire sociale, nous saurons créer l'envie et donner une existence à tous les besoins que nous sentons frémir autour de nous.

 

La ville est faite de temporalités diverses mais on ne leur accorde pas la même importance, consciemment ou non. En s'intéressant à la problématique de l'éphémère et du provisoire, on lève la question du temps en général, mais aussi celle de la pondération culturelle de ce temps.

Publié le 28 août 2014 17:20:45 par Jean-Philippe Doré

Série:

Réflexion sur l'éphémère

Tags:

Provisoire/éphémère