Construire

Construire

Il y a de nombreuses années, j’avais dit dans une soirée que construire c’était « comme reconnaître dans la rue quelqu’un qui serait soi-même ». La personne en face de moi avait alors eu un sourire gêné, m’avait tapoté l’épaule avec inquiétude et s’était empressée de me quitter pour retourner vers le bar. Elle m’avait assurément pris pour un fou.


 


Ce que je voulais dire alors, le champagne aidant, c’était que construire était la plus étrange expérience qui soit. A l’issue des études d’un projet, on détermine le plus précisément possible un objet : on le dessine, on le modélise, on le décrit, on le calcule, on le quantifie. Et c’est bien cet objet qu’on construit, sa transcription réelle, son impression dans le réel pourrait-on dire. D’où viennent alors, à chaque fois et depuis presque vingt ans, la surprise, le plaisir si vif et la peur si réelle devant l’objet construit ou en train de se construire ? Ce devrait être l’acte le plus routinier qui soit, le plus dénué d’inconnu et ce n’est pas le cas.


 


Nous accédons au monde par nos sensations et notre intellect, voilà le « point », et nous sommes bien plus à l’aise avec les artefacts, les abstractions, les impressions, les sensations qu’avec la réalité réelle. L’architecture s’apprécie par des photographies, des films, des plans – qui sont la chose la plus abstraite qui soit – ou encore par des textes, des récits, des témoignages. Je pense que ce que l’architecture et la construction montrent, c’est notre étrange rapport au monde, notre inaptitude à le saisir vraiment si ce n’est pas des reflets sur la paroi de la caverne.


 


L’impression de l’objet imaginé, parfaitement circonscrit par l’esprit, parfaitement objectivé et paramétré croit-on, son impression donc dans le réel et… l’impression qu’il donne en retour, une fois plongé dans la lumière du réel et donc nous échappant : tout est dans ce subtil décalage, ce temps de retour dans la communication entre deux mondes. Certes, nous produisons des objets réels en béton, en bois ou en aluminium. Mais nous concevons et lançons ces objets dans la sphère de l’humain, de la civilisation humaine qui ne connaît d’autre commerce que celui de l’imaginaire, du langage, de la culture, du symbole.


 


C’est pour cela que l’acte de construire est profondément irrationnel, malgré tout, et en cela profondément humain.


Construire reste l’expérience, la surprise, le plaisir et la frousse ultimes. Ce que la profession a de mieux à offrir comme tour de manège.

Publié le 9 novembre 2016 11:36:22 par Jean-Philippe Doré

Série:

Critique

Tags:

Chronique